Chaos technique
Du vide primordiale à l'étoile dansante
Chaos fait partie de ces mots dans l’air du temps, mais bien plus qu’une expression “en vogue” (en voilà une expression à la mode), il fait parti de ces idomes qui reviennent, et qui, soyons honnête, est utilisé à toutes les sauces. Il y a certainement un phénomène de tendance à voir du chaos partout, mais surtout à invoquer le chaos. Comme une formule incantatoire qui serait si forte de sens, si limpide que sa seule évocation permettrait de saisir toute la profondeur de sens que l’on lui prête.
Utiliser ce terme, c’est immédiatement se réclamer d’une forme de puissance créatrice qui arriverait à dépasser tout à la fois, l’absurdité, l’alacrité, la violence intense d’un système, d’un mode de vie qui nous fait l’effet d’une lessiveuse. Pour autant, derrière cette usage performatif , on ne peut nier cette sensation persistante qui semble, au-delà du lieu commun linguistique qu’il est devenu, être l’expression d’une réalité que nombre de nos contemporains endurent.
La vie serait chaotique. On se sent démuni, dépourvu, sans aucune prise sur le monde. Impuissant et désorienté face à toutes ces forces libres et sans éthique qui nous aspirent et nous malmènent ; nous n’en recherchons qu’encore plus intensément le sens.
Pourtant – et de manière tout à fait paradoxale – nous n’avons jamais été autant en position de contrôle sur nos vies : du nombre de grammes de protéines que nous ingérons quotidiennement, au nombre de pas que nous faisons, jusqu’au temps d’écran que nous consommons, tout semble placé sous un contrôle permanent.
La société de la performance a besoin de ses KPIs. La société sécuritaire, de ses caméras. L’ordre règne partout, l’ordre est omniprésent. Mais alors, pourquoi ce sentiment diffus et confus persiste-t-il ?
Pourquoi cette obsession du chaos ?
Ailleurs, c’est bien le chaos : désorganisé, désorienté, un chaos assoiffé, affamé, un chaos de larmes, de sang, un chaos de guerre. Dans ce climat chaotique, apocalyptique par endroits, l’ordre peut nous rassurer, nous contenir, pour éviter que ça déborde. Mais l’ordre n’a, en lui-même, aucun sens pour nous. Et le problème est peut-être là : l’ordre appelle le chaos, et plus il y a d’ordre, plus le chaos cherche à s’exprimer.
Pourquoi le chaos, pourtant perçu comme menaçant, exerce-t-il une telle fascination dans les discours contemporains ? Il y a cette ambivalence : d’un côté, le chaos signifie la défaite du sens ; de l’autre, il est vu comme une force créatrice.
Aux origines : le Chaos mythologique
Parfois, nous nous sentons les victimes impuissantes de sa force transcendante, parfois, nous fantasmons l’immanence d’une puissance libératrice, que l’on devrait déchaîner. Mais à l’origine, le chaos n’est ni cette menace, ni cette opportunité.
Le Chaos est, selon Hésiode, le premier des historiens, la Genèse de toute chose :
« Au commencement exista le chaos, puis la Terre à la large poitrine, demeure toujours sûre de tous les Immortels qui habitent le faite de l’Olympe neigeux. »
C’est ainsi que démarre le premier chapitre de la Théogonie. Dans la mythologie grecque, le chaos est le vide primordial, une béance, une ouverture dans laquelle tout est possible, et dans laquelle tout advient. Ce chaos-là ne précède pas l’ordre, car la temporalité n’a pas de prise sur lui. Il existe d’une certaine manière comme le seuil à partir duquel le monde advient.
Il est difficile de ne pas utiliser de connecteurs logiques appelant à la temporalité lorsque l’on parle du chaos, pourtant il faudrait les taire. Ainsi, le Chaos existe, infini, indéterminé sur un plan cosmologique où ni Gaïa – la Terre –, ni Ouranos – le Ciel –, ni leur fils Kronos – ce temps qui dévore tout jusqu’à ses propres enfants – n’existent encore. Avec Kronos, Chaos devient un point d’origine.
Le Chaos mythologique n’a donc pas la même signification que celle qu’il revêt dans notre imaginaire. C’est peut-être avec Ovide, et ses Métamorphoses, que le chaos commence à glisser dans le langage et l’imaginaire vers la signification qu’on lui prête aujourd’hui. Ovide suit la même trame qu’Hésiode, et après, non l’invocation initiale des Muses à l’instar d’Hésiode, mais de son propre génie, Ovide entame son récit de l’origine du monde par ces mots :
« Avant la formation de la mer, de la terre et du ciel qui les environne, la nature dans l’univers n’offrait qu’un seul aspect ; on l’appela chaos, masse grossière et informe qui n’avait que la pesanteur, sans action et sans vie, mélange confus d’éléments qui se combattaient entre eux. »
Voilà que le Chaos devient le lieu d’un combat primordial, des forces élémentaires. Et c’est sans doute pourquoi notre imaginaire, mais aussi notre science, voit dans ce chaos le plus grand des désordres : il devient lieu de discorde, une masse informe qui n’a d’autre destin que de s’ordonner.
L’ordre et la dissipation : chaos et entropie
Du chaos mythologique ovidien, on comprend comment, dans l’imaginaire collectif, ce concept se drape d’une puissance sublime, à la fois violente et détenant en elle-même toute la force créatrice de l’univers. C’est une vision romantique qui implique que la création ne peut – et même se doit – d’émerger dans la violence, dans le fracas.
Mais cette vision est somme toute erronée, et c’est peut-être en faisant un détour par les lois de la physique que nous comprendrons mieux pourquoi ce n’est pas le chaos violent, la déflagration d’énergie pure, qui permet la création.
L’on doit, pour ça, regarder du côté des lois de la thermodynamique et du concept d’entropie. Albert Einstein fait de cette loi « la loi la plus universelle ». Elle décrit la perte d’énergie qui amène inéluctablement à la destruction de l’univers. Mais l’entropie, si elle mesure le désordre, la dissipation de l’énergie, n’est donc pas, en tant que telle, une force créatrice.
Et notre amour de l’ordre et notre puissance créatrice vient probablement de cette puissance du vivant à mettre en œuvre une force contraire – ce que Bernard Stiegler nomme la néguentropie ou entropie négative – et qui pourrait se définir comme la capacité des organismes vivants à lutter contre leurs propres dégradations, leurs propres dégénérescences pour se maintenir un peu plus longtemps, pour s’ordonner de telle manière à pouvoir subsister face à l’inéluctabilité de leur dissipation.
C’est un thème aussi que l’on retrouve chez Freud et qu’il utilise dans sa métapsychologie pour élucider la pulsion de mort chez l’homme. Il part d’un principe biologique, qu’il nomme le mourir facile des premiers organismes. Pour Freud, plus un organisme est simple, plus sa pulsion primitive – celle de retourner à son état antérieur – sera puissante. Passer donc de l’être au non-être se fait en un saut de puce. C’est en fait cette dissipation entropique qu’il met au jour en psychologie en parlant de l’éconduction de l’énergie psychique.
Mais plus la vie se fait complexe, plus le chemin à parcourir, à rebrousser, se fait long, et une seule pulsion ne suffit plus pour passer de la vie à la mort. C’est que la vie développe ses propres facultés néguentropiques, ou facultés d’auto-conservation.
Ce qui est comme souvent prodigieux avec Freud, c’est qu’il arrive avec une grande clarté à expliquer nos comportements humains. Quelles différences entre névrose et sublimation ? Entre la contrainte de répétition qui nous ramène toujours dans la pulsion de mort, et l’organisation régulatrice de ces pulsions qui nous permettent de sublimer ces passions pour qu’elles nous permettent de créer du nouveau, de nous rapprocher un peu plus de nos désirs ?
Ces deux forces visent à la conservation de l’être. Ce sont deux forces néguentropiques, mais l’une crée un ordre salvateur, créateur, tandis que l’autre ne nous mène que sur le chemin de la destruction.
Kronos devient ainsi le surmoi tyrannique qui mange son propre devenir !
La névrose, c’est le symptôme du sens de notre vie qui nous échappe. C’est la tentative acharnée de notre être de retrouver sa pleine composition, de ne plus être fracturé, de ne plus être cette plaie béante, c’est la tentative d’une impossible réconciliation avec un manque à être, qui, comme le chaos primordial, demeure à l’origine de chacun d’entre nous.
La sublimation au contraire, c’est cette formidable faculté de créer des ponts, de faire le lien, de déployer des passerelles pour passer outre, enjamber le vide et consolider notre être. Ce pont, c’est un pont de parole, un pont de langage, de pensée en acte.
Le chaos comme spectacle idéologique
Ce n’est peut-être là qu’une pensée intime, une conviction personnelle, mais c’est effectivement ma conviction que pour passer au-delà de tous ces gouffres, pour arriver à distinguer tout ce qui nous empêche de vivre, d’être heureux, cela passe essentiellement, nécessairement par la libération de la parole, par l’acceptation de nos traumas, de nos plaies, de nos béances, de notre impossible réconciliation.
Il s’agit, effectivement, de mettre de l’ordre dans ses idées, dans ses pensées, dans ses désirs et tous ces élans pulsionnels. Il y a bien du chaos au sens ovidien, dans l’être, dans le vivant, on ne peut pas l’ignorer. Mais on doit faire preuve de la plus grande des attentions, la plus grande des vigilances pour trouver le bon moyen, la bonne voie pour organiser tous ces affects de l’âme et de l’esprit.
Le problème se situe dans cette interprétation, et bien souvent, lorsque surgit le chaos dans le discours, il arrive sous forme de maxime, d’injonction, de formule prête-à-penser, faites pour au choix épater la galerie avec une forme d’érudition allusive, ou comme c’est souvent le cas sur les réseaux, pour faire croire qu’il y a un problème là où il n’y en a pas, pour se faire passer pour un messie, un gourou, un coach, qui pourrait par quelques remèdes miracles, vous sauver de votre destin funeste.
La plus célèbre, on la cite partout ;
cette phrase de Nietzsche aux allures incantatoires :
« Il faut porter en soi un chaos pour mettre au monde une étoile dansante. »
Mais encore ? Cette citation, arrachée à son contexte, trône sur des posts Instagram, des discours de développement personnel comme un talisman qui donnerait du sens à la confusion moderne. Elle vient du Prologue d’Ainsi parlait Zarathoustra (§5). Zarathoustra, figure prophétique, y parle au peuple d’une création radicale : non une écriture tranquille, mais une transformation du monde par le vertige.
Le « chaos » nietzschéen n’est pas une pagaille intérieure. Il est l’intensité d’un devenir, un désordre génératif, une épreuve à traverser, pas un état à revendiquer. Il est la matrice d’une étoile dansante – pas le bruit ambiant, mais la tension sourde qui pousse à créer au-delà des formes mortes.
La pensée de Nietzsche a été trahie deux fois : par la réduction de son œuvre à des citations gadgets, et par sa récupération politique. Elle devient caution des doctrines eugénistes, racialistes, individualistes extrêmes.
Aujourd’hui, la droite ultra-libérale, individualiste à outrance, se revendique de cet héritage. Elle confond le chaos libérateur avec la disruption rentable. Le chaos devient stratégie : créer du tumulte pour mieux imposer son ordre. Et les figures autoproclamées de liberté ne sont souvent que des agents du chaos marchand.
Traverser le chaos : penser et créer au-delà
Mais Nietzsche, par la voie de son prophète Zarathoustra, nous rappelle une autre exigence :
« De tous les écrits, je n’aime que ceux écrits avec son propre sang. »
Pas celui des autres, mais le sien. Créer exige de se compromettre, de se livrer, de risquer. Toute pensée qui ne met pas en jeu celui qui pense n’est que stratégie ou posture. Et le chaos, pour devenir étoile, doit passer par cette traversée sincère, périlleuse, totale.
Alors peut-être, cessons de voir du chaos partout, de romantiser cette notion et de l’amalgamer avec d’autres
Evitons peut-être de prêter trop de cette superbe puissance créatrice, aux agents du chaos marchand, qui se revendiquent de cette puissance créatrice, pour nous faire douter, et n’apporter que de la confusion avec leur discours performatifs. Il s’agit bien souvent que de discours marketing bien rôdés, qui jouent justement sur l’imaginaire collectif pour se baigner d’une aura de contrefaçon. Souvenons-nous que les conseilleurs ne sont jamais les payeurs.
Soyons lucide quant aux agents du chaos politique, aux manipulations de l’opinion publique, et tous ceux qui, pour leurs propres intérêts, amplifient les discordes et les dissentions et veulent nous faire croire que nous sommes dans un états de guerre permanent de chacun contre chacun.
Soyons lucide également, sur les violences, toutes les violences ; les violences de guerre qu’un monde sois-disant civilisé ne devrait jamais accepter, mais aussi les violences sourdes et invisibles du quotidien. Ne restons pas muet, ne détournons pas notre regard des discriminations dans l’espace publique, l’instrumentalisation des hommes et des femmes dans le travail à qui l’on nie toute leur humanité lorsqu’on ne donne pas suffisamment de sens à leurs actions et qu’on les prive de l’autonomie nécessaire à l’expression de leur liberté.
N’y voyons là aucune transcendance, mais uniquement la dévoration de notre intersubjectivité, de notre espace commun, par quelques ogres, qui comme tous monstres sortis de notre imaginaire, ne supportent pas la lumière.
Effectivement, créer exige de se compromettre, de se mettre en péril, de mettre en jeu sa propre parole et sa propre responsabilité. Il n’est pas chose aisée de se dresser contre tous ces agents du chaos artificiels, mais c’est peut-être en en appelant justement en notre chaos intérieur, en mobilisant nos forces néguentropiques, que nous trouverons les ressources pour créer du nouveau, pour refonder nos liens et accoucher non pas d’une, mais d’une myriades d’étoiles dansantes.


Merci @Camille Defard pour ton commentaire !
J'y vois effectivement un moyen de créer des ponts et du sens par-delà l'absurde. Pour autant on peut reprocher bien des maux à l'économie de marché mais il me semble que l'angoisse existentielle la précède absolument !
La formule "moi ou le chaos" est d'autant plus cynique que souvent elle est suivi d'un "après moi le déluge". On veut maintenir le statu quo pour ne surtout pas être responsable d'un quelconque changement, mais après son passage , peu importe ce qu'il adviendra.
Tres interessant il y a tant de facettes au chaos !
C est tres beau ce retour au sens premier, le chaos hors du temps, d avant la vie.
Ce que tu dis sur le fait de creer en reponse au chaos exterieur, et comme mode d expression du chaos interieur, est ce que c est pas une facon de recreer les liens qui nous manquent, ces liens si vitaux pour que le monde fasse sens, et que la societe de libre marché abime de 1000 manieres, faisant naitre le dessaroi et l angoisse existentielle generalisee ?
Sur un autre plan, ca m a fait penser a cette formule politique eculee "moi ou le chaos", qu on nous ressert a toutes les sauces pour justifier le fait qu il n y a pas d alternative.