Nue·ances # 1.01
/nɥe.ɑ̃s/ - Différences subtiles entre des choses ou des états par ailleurs semblables, ou entre les divers états d'une même chose.
Partout où je porte mon regard, le monde semble n’être teinté que de couleurs primaires. Aplats absolus, monochromes intenses d’opinions et de vérités. Les voix puissantes des dirigeants politiques, des leaders et des influenceurs demeurent sur leur perchoir, sans nous offrir aucune variation d’intensité ou d’expressivité, ne faisant entendre que des discours performatifs ou autoritaires.
Les clivages sont francs. Les ruptures, les disruptions, les avis tranchés fièrement sont devenus, dans l’espace informationnel où s’exprime notre pensée, la modalité d’affirmation idéologique et existentielle la plus courante et la plus commune. Tout est question de vie ou de mort.
Si l’on n’endigue pas complètement l’immigration, c’est le grand remplacement assuré. Si l’on ne met pas un coup d’arrêt immédiat à nos émissions de CO₂, c’est l’extinction de l’espèce à coup sûr.
Il n’y a pas un sujet de société, aussi particulier soit-il, qui n’échappe à son mouvement vers les extrêmes.
Tenir le centre, adopter une position médiane et modérée, réussir à saisir toutes les nuances, les différences subtiles, les différents degrés de vérité que l’on pourrait se permettre de penser, semble au mieux une posture naïve. La radicalité de l’opinion nous amène même à considérer cela comme une lâche posture, une imposture justifiant une existence incapable de prendre position.
Pour ou contre, noir ou blanc, démocrate ou républicain, Me Too ou Not All Men, Israël ou Palestine, LFI ou LR ?
Il n’y a pas de place entre les extrêmes pour exister avec courage.
Et pourtant, les positions nous apparaissent bien fragiles, éphémères même. L’oscillation des opinions et des vérités n’est pas moins à la merci des vents que les girouettes plantées sur nos clochers, qui n’ont cesse de se faire querelle. Les ennemis d’hier sont les amis d’aujourd'hui ; le mal absolu change de visage comme de chemise, au gré des intérêts commerciaux.
Trouver un équilibre de vie, pour avancer dans le monde sans trop de souffrance, n’est pas chose facile. Et j’ai le sentiment que c’est précisément en tenant une position franche, en penchant fortement dans un sens, qu’il est plus simple d’être heureux, ou du moins de maintenir en soi l’illusion d’appartenir au camp du bien, de participer à l’essor de la culture et d’être pleinement intégré et épanoui dans le courant civilisationnel.
L’angle contraire — le contre-courant, la contre-culture, le contre-pouvoir — épouse le même mouvement, la même dynamique, mais en renversant tout un système. Car cet équilibre, qu’il soit social, économique ou psychique, repose sur un esprit de système et rejette de fait tout degré de vérité qui viendrait le perturber, pour ne pas prendre le risque de l’invalider et le voir ainsi s’effondrer.
L’heure n’est plus aux hésitations. À l’heure de la reconstitution des grands blocs idéologiques, il faut choisir son camp. Nous n’avons ni le temps ni l’espace de nous embarrasser d’une pensée qui ratiocine, qui coupe les cheveux en quatre. Dans la nuance, on perd toute crédibilité, on devient inaudible. Il vaut mieux être qualifié d’infréquentable par 75 % de la population que de risquer d’être inintelligible pour
100 %.
Nuance !
Ce n’est plus qu’une interjection, une injonction, un ordre pour établir une délimitation stricte et manichéenne ; il s’agit d’être du bon côté de la barrière.
Si l’on regarde au-delà d’un idéal de vertu de médiété — qui consiste à trouver la juste mesure des choses, à identifier le point médian entre les extrêmes pour prétendre à une disposition stable permettant de guider notre action de la plus belle des manières dans la poursuite du bien — on s’aperçoit vite que cela n’est pas un bonheur.
Au contraire, vouloir tenir le centre équivaut justement à savoir faire preuve de nuance, pour pouvoir osciller finement dans l’infinitésimale variation des degrés qui séparent deux extrêmes. Et de cette position naît une tension, une tension constante, comme si, pris dans des chaînes, nous nous retrouvions écartelés, incapables de lâcher un bout ou l’autre, ne cédant ni à l’absurde, ni à l’idéal.
Il y a lieu de se demander si cette position n’est pas intenable ou insoutenable — vouloir sans cesse trouver la juste mesure, toujours réguler les passions pour ne pas trop y succomber, sans pour autant sombrer dans un rationalisme absolu qui nous coupe totalement de l’expérience sensible et de l’empathie — ne serait-ce pas une pathologie ? Un mouvement paradoxalement irrationnel de l’âme, qui lutte sans cesse pour sa propre survie, pour maintenir entier et cohérent son rapport au monde et refuse de s’abandonner pleinement à aucun de ses penchants.
Cette souffrance constante semble faire barrage au bonheur individuel. Comment être heureux, profiter des petits plaisirs qu’une vie peut avoir à nous offrir, tout en maintenant intactes les valeurs qui se retrouvent, de fait, bafouées et violées par l’accession à ces plaisirs ? On nous éduque en tenant haut les valeurs de justice et d’universalité, et partout notre mode de vie vient contredire et violer cette promesse.
La déconstruction lente et patiente n’offre que peu de répit, peu de consolation ; elle crée des saillies dans notre chair, lacère notre peau pour venir semer le doute au plus profond de notre être. Si la patience est la mère de toutes les vertus, c’est une mère bien cruelle…
[À suivre.]

