Débordements
Exploration métapsychologique
Ces dernières semaines, j’étais débordé de toutes parts, sur tous les plans et j’ai eu beaucoup de mal à canaliser cette montée des eaux. J’avais le sentiment d’être dedans jusqu’au cou et qu’une goutte d’eau suffirait à faire déborder le vase et que je ne me retrouve noyé. Noyé sous les impératifs, noyé sous les flots incessants de ma pensée, qui débordait comme une rivière de son lit, au point de m’empêcher de dormir.
Exténué, j’ai finalement réussi à prendre quelques jours de congés, ce qui m’a permis de finaliser certains travaux en cours, dont ce texte, dans lequel il est effectivement question de débordements.
Préparez donc les masques et les palmes, les bouteilles d’oxygène ; et plongeons ensemble dans les méandres de nos rivières intérieures…
Pourquoi le sort s’acharne-t-il ainsi ? Pourquoi cela ne va-t-il jamais ? Quiconque s’est déjà retrouvé en thérapie s’est déjà senti démuni, désespéré face à l’absence de sens apparent, dans l’hébétude totale de ces questionnements. C’est bien l’absurde qui nous avale tout entier. Ni Dieu, ni l’histoire, ni notre propre histoire n’arrivent à faire parler, à expliquer notre mal-être.
La parole libère. Elle permet au chaos primordial de l’âme de se mettre en ordre, de créer un sens nouveau. Un sens qui nous demande souvent de mettre entre parenthèses tous nos jugements, toutes nos croyances. De dépasser la censure et la culpabilité pour porter un regard innocent sur la souffrance.
Aujourd’hui, j’aimerais revenir sur ce processus — non pas pour faire une leçon de psychologie ou de psychanalyse — mais pour tenter de comprendre comment il se fait qu’universellement, notre psychisme parvienne à se soigner par la parole.
Il ne s’agit nullement ici d’énoncer une quelconque pensée magique, rassurez-vous, ni de faire de certains mots ou représentations symboliques une clé de compréhension du manque-à-être que nous ressentons tous. Car ultimement, réduire l’inconscient collectif à une universalité symbolique du mal-être subjectif reviendrait à n’y voir qu’une expression d’un déterminisme proprement liberticide, niant la singularité de l’ego.
Alors, qu’est-ce qui fait que le dire, c’est déjà commencer à le guérir ?
J’aimerais proposer plusieurs niveaux de lecture, complémentaires, qui peuvent ensemble apporter une réponse plus complète : philosophique, psychologique, physiologique et métapsychologique.
Philosophie du dire : le Logos comme lumière
Philosophiquement, cela a à voir avec le Logos.
Il existe une ligne directe entre la pensée et la parole. Platon écrivait que l’acte de pensée est avant tout un dialogue de l’âme avec elle-même. Mais ce dialogue interne ne suffit pas : tout au mieux, il permet d’organiser ce qui a déjà été pensé, de dérouler un peu plus le fil. Pour aller au bout de sa pensée, il faut l’exprimer, la dire ou l’écrire. Il faut qu’elle se déploie en dehors de nous-mêmes.
Car une pensée est quelque chose d’immense.
Le dialogue socratique, la maïeutique, illustrent parfaitement l’importance de cette expression. Pour Socrate, il s’agit de permettre à ses interlocuteurs d’aller au bout de leurs idées ; lui ne fait que les guider, leur permettre de dérouler le fil, de démêler les nœuds de la logique, pour que la pensée jaillisse.
On comprend ainsi pourquoi dire, c’est déjà commencer à guérir.
Me dire, c’est me guérir.
Le refoulé et la stratification
Dans le chaos de l’âme et de l’inconscient, il y a du refoulé, du censuré — une masse informe et confuse d’un savoir encore impensé. Psychologiquement, il s’agit de faire advenir ce refoulé, ces traumas enfouis par les instances psychiques qui, paradoxalement, nous font souffrir pour mieux nous protéger.
Mais la vie n’attend pas, et l’inconscient sédimente.
Il ne s’agit pas de dire, comme le font les critiques caricaturales de la psychanalyse, qu’il n’est question que d’Œdipe, d’inceste ou de la mère. Ces archétypes sont des universaux, mais ils n’expliquent pas tout. Ils ne permettent pas seuls de comprendre comment nous en sommes arrivés à ce point d’effondrement.
Les traumas s’accumulent, se stratifient, couche après couche, et finissent par emmurer le moi dans une forteresse pleine de fantômes.
Mais les parois sont perméables, mobiles. Certains bouleversements peuvent faire l’effet de véritables séismes :
un tremblement de taire, c’est un silence qui s’ignore.
Il n’y a pas de plan. Cette déconstruction lente se fait par tâtonnements, par approximations d’un langage qui cherche sans cesse les mots justes, mais qui lui demeurent inaccessibles. L’analyse du rêve aide, la parole aussi. Couche après couche, lentement — et parfois brutalement — on fait tomber des pans entiers de murs pour laisser, tel une jarre de Pandore renversée, se déverser tous les malheurs, mais aussi l’espoir.
Métaphysique du symptôme
Cette déconstruction ne dit rien du pourquoi. La cause originelle, finale de l’Œdipe, est un pourquoi métaphysique qui n’apporte aucun réconfort. Mais c’est une saillance sur laquelle on peut tirer pour venir arracher quelques échardes de vérités intérieures. Ce n’est pas l’essentiel de la cure, c’est un moyen, une voie, un accès.
Il faut pouvoir dire le comment. En grattant la peinture écaillée de notre être, on arrive à dire comment on en est arrivé là. Arriver à ne plus chercher l’impossible manque à être qui se tapit derrière la cause finale de soi, pour rendre sa signification à tout le chemin parcouru depuis, c’est déjà éclairer le chemin. Faire la lumière sur les conditions d’émergence des symptômes, et “pourquoi pas” commencer à aller mieux.
Car derrière ce “pourquoi pas”, ou plutôt immédiatement à sa suite, se pose la question du comment. C’est un questionnement qui permet de se projeter au-devant de son devenir, qui met en action nos forces néguentropiques, qui vient — souvent de haute lutte — contrer la pulsion de mort. Celle-ci n’a pour objectif que de nous attirer vers le néant, vers cette béance impossible à combler, vers le non-être. Elle ne veut rien savoir d’autre, n’aspire à rien d’autre que de laisser libre cours à l’entropie.
Mais nous n’avons plus ce mourir facile des premiers organismes. Notre construction biologique et physiologique nous emmène sur le chemin de la vie et veut nous tenir le plus loin possible de ce néant.
La théorie des pulsions et de l’éconduction de l’énergie psychique n’est pas une cure, mais elle permet d’ancrer dans notre chair, dans notre corps, ce qui se passe là-haut.
Elle explique comment le dérèglement de notre vie psychique, affective, vient s’incarner. Pourquoi je mange comme ça, pourquoi je fume, pourquoi je dors mal, pourquoi ça me gratte.
Mon symptôme est le débordement d’une rivière qui sort de son lit. C’est le trop-plein qui ne trouve pas de chemin d’éconduction naturelle. Quand nos mécanismes internes sont trop confus, trop censurés, quand entre “ça” et “moi” le surmoi fait barrage, alors le flux psychique se déverse librement et s’insinue partout où il le peut.
Rien n’est hermétique. On aura beau verrouiller, mettre sous clé nos démons, nos traumas, nos peurs, nos douleurs, nos cicatrices, nos abandons, depuis la cave, la jarre de Pandore continue à écouler et faire monter les eaux. Les murs s’effritent, du sol au plafond, tout n’est que fissure.
Creuser un canal dans le chaos
Reconnaître ces mécanismes psychophysiologiques, métapsychologiques, c’est comprendre l’importance de réguler cette énergie, de trouver son propre chemin, de retrouver la voie vers son désir pour rendre possible la sublimation. La sublimation, c’est une percée, non pas une fuite, mais un canal que l’on se creuse pour faire bon usage de ce trop-plein d’énergie.
Car on n’arrivera jamais au bout de l’être. On n’en finira jamais de tarir le flux d’énergie psychique. Il faut sans doute plus d’une vie pour arriver à décaper tous nos traumas. Alors, on doit s’armer de bien plus qu’un seau pour écoper.
La sublimation est pulsion de vie, puissance créatrice. Elle fait tout à nouveau. Elle résiste à l’entropie.



Mettre des mots sur des maux devient des mots dit et non des maudits
Récemment, j'ai échangé avec une psychologue au terme d'une demi-journée de formation et je lui ai posé une question : pourquoi la psyché humaine est si compliquée ? Question dont la réponse, je pense, a de multiples facettes, alors j'en cherche des éléments de droite et de gauche. Sa réponse, au delà du "c'est compliqué", se resserrait autour de ceci : c'est le langage qui serait source de tout ça.
Intéressant de constater que la parole (une forme de langage parmi d'autres) peut guérir ce que le langage a lui-même créé.
Et toi, de ton point de vue philosophique, aurais-tu un élément de réponse à apporter à ma question ?