Désaffectivité
Approche phénoménologique du hors tension
Parfois, la vie nous place dans de telles situations qu’il devient impossible de décrire avec précision ce que nous traversons. La confusion naît de la succession rapide d’événements intenses : ils produisent un vertige, un état d’étourdissement dans lequel il devient difficile de distinguer le haut du bas. Trouver alors les mots justes pour dire ce que nous ressentons devient extrêmement ardu.
Lorsque je me trouve dans un tel état, un passage de Frankenstein ou le Prométhée moderne de Mary Shelley me revient presque toujours à l’esprit, sans doute l’un de mes livres préférés :
Nothing is more painful to the human mind than, after the feelings have been worked up by a quick succession of events, the dead calmness of inaction which follows and deprives the soul both of hope and fear.
Traduction :
Rien n’est plus douloureux pour l’esprit humain que, lorsque les sentiments ont été portés à leur paroxysme par une succession rapide d’événements, le calme mort de l’inaction qui s’ensuit et qui dépouille l’âme à la fois de l’espérance et de la crainte.
Ce passage m’habite et me suit depuis de longues années. Il est peut-être même le seul que je connaisse par cœur. Son sens ne m’a jamais échappé. J’ai toujours eu la conviction de comprendre profondément ce que Shelley voulait exprimer.
Cette conviction est silencieuse, intime ; elle ne s’est jamais véritablement formulée. Comme un secret si bien compris qu’il devenait inutile d’en dire quoi que ce soit.
À la manière d’un sort jeté, ce passage m’a aujourd’hui de nouveau convoqué. Et plutôt que de le laisser flotter, j’ai voulu le nommer, le définir, afin de comprendre ce qu’il signifiait philosophiquement pour moi. Comme une forme d’introspection philosophique dirigée.
Le passage ne nous dit pas ce qui provoque cette rupture soudaine de le chaîne des évènements. Pourquoi l’on passe de cette excitation semblable à celle d’atomes dans un accélérateur de particule à ce vide sidéral dans lequel tout est immobile. J’aimerai conserver cette possibilité qu’une multitude d’évènements puisse convoquer dans une vie, une telle énergie et la neutraliser de manière si abrupte.
Je me suis donc demandé s’il existait, dans la langue française, un mot capable de conceptualiser la pensée que Shelley exprime ici. Il est question d’une douleur de l’esprit, d’une forme d’affliction de l’âme, mais d’une affliction singulière : elle se manifeste par un calme absolu de la sensibilité et prive l’âme de tout élan vital.
Il s’agit là d’un état bien particulier.
Le premier mot qui m’est venu fut celui de mélancolie. La mélancolie exprime une tristesse diffuse et latente de l’âme. Mais ce n’est pas cela. Car la mélancolie implique une errance de l’esprit, de l’imaginaire. Le mélancolique, dans ses soupirs, aspire encore. Il aspire à l’espoir.
La mélancolie échoue donc à saisir cet état d’inaction, ce calme mort, qui n’est pas non plus un désespoir. Elle n’implique pas nécessairement cette chute, cette décompensation qui suit une activité psychique et émotionnelle intense.
Désespoir, tristesse, chagrin, vide, mal-être, décompensation, apathie, catalepsie… aucun de ces mots ne parvenait à refléter pleinement cette douleur spirituelle issue de l’absence dévastatrice d’affectivité, sans tomber dans une dialectique psychologisante ou médicale.
Affectivité, n’est pas affection ; la distinction est subtile mais importante. Shelley ne parle pas d’un néant sensitif, mais d’un calme plat. De l’absence de tout mouvement sensible. Comme si, nos sentiments ne pouvaient plus se porter vers rien.
Face à l’incomplétude de mon langage, dans l’incapacité qui était mienne de trouver le mot juste, je me sentais désœuvré.
Voilà un terme intéressant : désœuvrement.
Il porte en lui cette baisse soudaine de l’intensité des affects, cette inactivité forcée qui s’ensuit, et ce résidu vital qui paraît vide de sens, stérile, creux. Mais le désœuvrement caractérise avant tout l’inaction, l’indolence. Il est désagréable, mais il n’agit pas sur l’esprit comme cette douleur extrême dont Shelley parle. Car l’esprit, lui-même est désoeuvré et agit comme un anésthésiant sur le corps. Le désœuvrement est un ennui métaphysique et suppose quelque part qu’il suffirait de retrouver de l’activité pour sortir de cette torpeur molle.
Le mot demeure presque trop doux, trop neutre, dépourvu de conflit et de violence intérieure.
Non.
Ce dont Shelley parle relève de la violence extrême de l’effondrement : celle qui n’a plas de prise sur rien, enfermée dans l’œil du cyclone, elle révèle toute l’impuissance de l’être, tout ce qu’il n’est plus capable ni d’espérer ni même de craindre. C’est de cet effondrement de l’affectivité que je veux parler.
Celui qui signale à l’âme qu’elle n’a plus rien à faire de ce qui la tendait ; que ce qui l’attendait, ce qu’elle espérait voir advenir, n’est plus de son ressort ; que ce ressort même qui la maintenait en tension s’est cassé ; que cet espoir s’est retiré du champ de ses possibles. Ce n’est pas une indifférence, pas un désemparement, mais une neutralisation.
Ce qui caractérise cet état et rend la douleur si vive est son auto-affliction.
Il ne résulte pas de l’action d’une force extérieure venant soudainement, couper un élan, retirer un espoir. C’est l’être lui-même qui, à la suite de la réalisation impérieuse par sa conscience, de la nécessité de neutraliser la visée de ses propres affects, se retrouve immobile, interdit, seul face à sa propre hébétude intentionnelle.
Désaffectivé serait le concept que j’aimerai forger pour décrire cet état.
L’effectivité de mes affects s’est retirée, dans un ressac continue, elle n’a nulle part où aller.
C’est l’anti-tempête,
l’aspiration qui retient tout son souffle.
Voilà un peu, dans ces moments où Shelley me convoque, comment je me sens.
C’est la douleur intense que de se retrouver hors tension, d’avoir débranché la prise. Le courant passait, l’électricté circulait à haute intensité, mais pour éviter le court-circuit, pour éviter l’incendie, l’être se débranche, il se désaffective. Il demeure conscient que toute résistance est vaine, qu’il est inutile de chercher la dérivation, l’éconduction, la déflagration violente de cette énergie ou la sublimation. Même l’errance semble absurde.
Être désaffectivé, ce n’est pas ne plus rien sentir, c’est ce qui reste après la neutralisation de la visée du sentiment. Comme l’objet de l’intention nous devient inaccessible, la conscience n’a pas d’autre choix que de cesser de le viser. La puissance est là, intacte, brute, mais au repos absolu ; dans ce calme mort qui prive l’âme de toute espérance et de toute crainte.
Mais toujours vivant. Et c’est sans doute l’effort de continuer à vivre dans cette extrême contingence d’une existence qui se poursuit sans justification, qui provoque cette douleur, cette peine incommensurable de l’âme.
Rassurez-vous. Cet état ne dure pas. Le corps exige la réaffectivité. Même fugace, même futile, dérisoire, ridicule et vaine, la pulsion de vie reprend toujours le dessus.
L’écriture par exemple, sera toujours pour moi, une prise directe sur laquelle rebrancher le courant pour me permettre de me réaffectiver.
Prenez soin de vous,


Ce mot existe dans d’autres langues.
En arabe, shajan (شجن) - c’est aussi un prénom, un mot de poète - désigne précisément cet état :
quand quelque chose a été vécu intensément,
puis s’est retiré,
laissant dans l’âme une présence absente.
Difficile d'avoir les bons mots après cette lecture et de partager ma réflexion. J'y reviendrai sûrement pour m'imprégner de nouveau. J'ai entendu ta voix tout du long et je t'ai lu avec grande attention. Je tenais à te le dire.